Un décret controversé exclut 99 % des candidats potentiels des prochaines élections, tandis que les sanctions américaines, canadiennes et onusiennes déciment l’establishment politique. Entre assainissement et purge, la recomposition forcée de la classe politique haïtienne interroge sur l’avenir du pays.

En Haïti, la politique se joue désormais sur deux fronts à la fois : celui des urnes et celui des chancelleries étrangères. Un décret électoral controversé et une vague de sanctions internationales sans précédent sont en train de remodeler — ou de fracturer — ce qu’il reste de la classe politique haïtienne. Une recomposition forcée qui pose une question fondamentale : qui gouvernera demain ?

Un texte qui exclut presque tout le monde

Publié discrètement le 2 juin dernier, le nouveau décret électoral devait ouvrir la voie aux premières élections depuis des années dans un pays paralysé par la violence des gangs. Il produit l’effet inverse. À la lecture de ses dispositions, notamment l’article 153, près de 99 % des potentiels candidats se retrouveraient inéligibles — un chiffre vertigineux qui témoigne moins d’un assainissement démocratique que d’un blocage systémique.

Le motif le plus fréquemment invoqué : l’absence de déclaration de patrimoine en fin de mandat, une obligation légale que des dizaines d’anciens responsables n’ont jamais respectée. Wilner Joseph, présenté comme le bras droit du Premier ministre de facto et ancien secrétaire d’État à la Population, en ferait les frais. Dans le Nord, Pascal Adrien se retrouverait dans la même situation. Dans l’Artibonite, c’est Jorchemy Jean-Baptiste qui serait concerné. Tous deux ont occupé des postes ministériels sans jamais satisfaire à cette exigence.

Mais la liste s’étend bien au-delà des cercles proches du pouvoir. Des personnalités aussi diverses que l’ancien président provisoire Jocelerme Privert, le recteur Jacky Lumarque, Joanas Gué, Kelly Bastien, Olivier Barreau ou encore Cholzer Chancy pourraient également se voir fermer les portes du scrutin. Le paradoxe est saisissant : le décret frappe indistinctement les alliés et les opposants du gouvernement de facto, semant la confusion jusqu’au sein même de la coalition au pouvoir.

Washington, Ottawa, New York : la communauté internationale en arbitre sévère

Pendant que Port-au-Prince se déchire sur ce décret, la pression internationale, elle, ne faiblit pas. Depuis octobre 2022, les États-Unis, le Canada et l’ONU ont imposé vague après vague de sanctions contre des figures jadis incontournables de la vie politique haïtienne.

Le Canada, premier à frapper fort

Dès novembre 2022, Ottawa sanctionnait l’ancien président Michel Martelly, les anciens Premiers ministres Laurent Lamothe et Jean Henry Céant, l’ancien président du Sénat Joseph Lambert, l’ancien sénateur Youri Latortue et l’ancien président de la Chambre des députés Gary Bodeau — une salve sans précédent visant le cœur de l’establishment politique haïtien.

Depuis, la liste canadienne est passée à 34 individus, avec l’ajout en mars 2025 de Dimitri Hérard, ex-chef de la sécurité du Palais national impliqué dans le trouble dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse, et de Jeantel Joseph, ancien directeur de l’Agence des aires protégées, accusé de collusion avec des groupes armés proches de l’ex-sénateur Guy Philippe.

Washington et le Global Magnitsky

Les États-Unis ont suivi, mais avec leur propre doctrine. N’ayant pas de régime de sanctions spécifique à Haïti, Washington a mobilisé le mécanisme Global Magnitsky — réservé aux cas de corruption grave et de violations des droits humains. Rony Célestin, accusé d’avoir orchestré l’importation de drogue depuis le Venezuela, Richard Hervé Fourcand, dont l’avion privé aurait servi à transporter des stupéfiants dans le sud d’Haïti, Joseph Lambert et Youri Latortue ont été ciblés dès fin 2022. Laurent Lamothe et Gary Bodeau ont suivi en 2023.

Le coup le plus symbolique est tombé en août 2024 : Michel Martelly, l’ancien président-chanteur désormais résident de Miami, a été sanctionné pour avoir facilité le trafic de cocaïne vers les États-Unis et financé plusieurs gangs armés en Haïti.

L’ONU, entre volonté et blocage

L’ONU, pour sa part, adopte une posture plus prudente. Son régime de sanctions, instauré par la résolution 2653, se concentre sur les chefs de gangs. La Russie bloque toute tentative d’inscription de figures politiques sur la liste onusienne, arguant que de telles désignations risqueraient de compromettre le processus électoral prévu pour 2026.

Une classe politique décimée, un pays à reconstruire

Ce double mouvement — exclusion par le décret, stigmatisation par les sanctions — dessine une Haïti politique en voie de recomposition forcée. Mais à quel prix, et au profit de qui ?

Le Conseil présidentiel de transition a promis en février 2025 d’engager des poursuites judiciaires contre les personnalités sanctionnées par la communauté internationale. Une annonce saluée par certains comme un signal d’assainissement, critiquée par d’autres comme une manœuvre d’élimination politique déguisée en vertu institutionnelle.

La question qui fâche


Si presque tous les acteurs politiques sont soit sanctionnés, soit inéligibles, qui gouvernera Haïti demain ? Et surtout, qui aura la légitimité de le faire dans un pays où plus d’un million de personnes sont déplacées, où la violence des gangs a causé plus de 5 600 morts en 2024, et où chaque tentative de transition politique semble se heurter aux mêmes impasses structurelles ?

La purge, qu’elle vienne de l’intérieur ou de l’extérieur, ne suffit pas à reconstruire un État. Haïti en est la démonstration tragique.

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