Le Fonds BRH pour la Recherche et le Développement (FRD-BRH) reçoit des demandes de financement du 15 juin au 16 août 2026 dans six domaines prioritaires. Mais ses critères de sélection, calqués sur les standards des grandes agences internationales, pourraient bien exclure les chercheurs locaux faute d’infrastructures adaptées.

Il y a quelque chose d’presque vertigineux dans le cahier des charges du Fonds BRH pour la Recherche et le Développement. Six domaines prioritaires soigneusement choisis, des critères de sélection d’une rigueur académique irréprochable, une fenêtre de soumission de deux mois – du 15 juin au 16 août 2026 – et une procédure en ligne qui exige CV, patentes, reconnaissances légales, budget détaillé, résumé de projet et analyse coût-bénéfice. En apparence, la procédure rivalise avec celle du Conseil européen de la recherche ou des agences fédérales américaines. En apparence seulement.

La Banque de la République d’Haïti, qui pilote ce Fonds, n’a jamais eu pour mission première l’animation de la recherche scientifique. Sa légitimité monétaire et financière est incontestable ; sa capacité à évaluer la pertinence épistémologique d’une proposition en sciences sociales ou en climatologie l’est beaucoup moins. La création de ce fonds intervient dans un contexte marqué par « la nécessité de renforcer la production scientifique en Haïti », comme le souligne le texte officiel. Un objectif louable, mais qui bute sur une réalité brutale.

Le grand écart entre les standards affichés et les réalités du terrain

Les universités haïtiennes manquent de bibliothèques, d’accès aux bases de données internationales, de financements récurrents et, surtout, de chercheurs permanents. Beaucoup de ceux qui auraient la qualification requise pour répondre à l’appel travaillent aujourd’hui à Montréal, Paris ou Miami. Le Fonds est un « appel aux universités à jouer un rôle plus proactif ». Un appel qui suppose que ces universités disposent déjà des infrastructures minimales pour répondre.

Or, dans un pays frappé par l’insécurité chronique, où les déplacements sont contraints et où l’accès à l’électricité est aléatoire, la simple phase de téléversement de documents sur un portail numérique peut relever du parcours du combattant pour un chercheur basé à Jérémie ou aux Gonaïves. Les deux mois de délai – du 15 juin au 16 août – semblent généreux. Mais ils le sont moins lorsqu’on sait que rassembler des patentes, des reconnaissances légales et des lettres d’appui institutionnel peut prendre des semaines dans une administration souvent paralysée.

Les domaines prioritaires : un mélange audacieux et hétéroclite

Pour cette période, le Fonds a retenu six domaines prioritaires. Leur liste dessine les contours d’une certaine vision du développement haïtien :

  • Intelligence Artificielle – Un secteur qui suppose des compétences pointues en machine learning et des infrastructures de calcul lourdes, rares en Haïti.
  • Fintech et Inclusion financière – Un domaine qui exige une régulation bancaire agile, une interconnectivité numérique et une confiance des usagers que le pays ne possède pas encore.
  • MPME et développement économique – Un terrain plus accessible, où des chercheurs locaux peuvent déployer des études qualitatives sans dépendre d’équipements coûteux.
  • Sécurité publique – Un champ qui bute sur une crise sécuritaire profonde, rendant difficile, voire dangereuse, toute enquête de terrain.
  • Médecine traditionnelle – Un vivier de connaissances encore largement inexploré, à condition que les chercheurs sachent négocier avec des savoirs non académiques souvent méprisés par les institutions officielles.
  • Les Filières porteuses de l’économie haïtienne – Café, mangues, artisanat, tourisme : des secteurs où des études appliquées peuvent avoir un impact direct sur le développement local.

Le mélange est aussi audacieux qu’hétéroclite. On y trouve à la fois des secteurs ultra-contemporains (IA, Fintech) et des champs profondément ancrés dans les savoirs locaux (médecine traditionnelle, filières agricoles ou artisanales). Une manière, sans doute, de signaler aux chercheurs de tous bords qu’ils ont leur place.

Mais là encore, le décalage saute aux yeux. Comment mener une recherche en Intelligence Artificielle sans accès à des serveurs de calcul performants ? Comment étudier la sécurité publique dans un pays où les données officielles sont lacunaires et où les enquêtes de terrain exposent à des risques réels ?

Une flexibilité conditionnelle

Le texte officiel précise qu’« un changement de conjoncture peut exceptionnellement amener le Fonds à publier un appel à manifestation d’intérêt pour des projets de recherche dans un domaine autre que ceux sous-mentionnés ». Le Fonds en fera alors l’annonce via son site web et les réseaux sociaux.

Cette souplesse, si elle est bienvenue, reste à l’état de promesse. Rien ne garantit qu’elle sera activée pour répondre à des crises imprévues, comme un séisme sanitaire ou une catastrophe climatique, qui exigeraient des recherches hors du cadre préétabli.

Le standard international a-t-il un prix ?

C’est précisément ce grand écart qui interroge. Le Fonds exige des chercheurs une « conformité au cadre d’éthique qui guide la recherche scientifique en général », une « optimisation des ressources financières » et une « preuve de l’aptitude du chercheur à diriger l’étude avec efficacité et intégrité ». Des standards élevés, qui font écho aux exigences des grandes institutions de recherche nord-américaines ou européennes.

Mais ces standards ont été pensés pour des écosystèmes scientifiques dotés de comités d’éthique, d’administrateurs de projets, de statisticiens et de relecteurs anglophones. En Haïti, rares sont les laboratoires capables de fournir ce niveau d’encadrement.

Ce choix peut se lire de deux façons. Soit comme la marque d’une institution soucieuse d’aligner les pratiques haïtiennes sur les meilleurs standards mondiaux, pour professionnaliser la recherche et attirer des financements internationaux. Soit comme la preuve d’un déficit de contextualisation, qui risque d’exclure d’office les équipes les plus ancrées sur le territoire au profit de chercheurs installés à l’étranger, mieux outillés pour répondre aux exigences formelles.

La vraie question

Mais concevoir un outil et le faire fonctionner à pleine capacité sont deux exercices différents. Financer une recherche de haut niveau dans un pays en crise sécuritaire ne requiert pas les mêmes dispositifs qu’à l’Université d’Oxford ou à l’Institut Max Planck. Le doute n’est pas sur la légitimité de la BRH à vouloir soutenir la science – son engagement est salutaire – mais sur sa capacité à adapter ses exigences aux réalités locales sans renoncer à l’excellence.

La fenêtre du 15 juin au 16 août offre deux mois pour monter un dossier. C’est un délai raisonnable à l’échelle internationale, mais c’est encore peu lorsque l’on considère l’état des infrastructures de recherche en Haïti. Si le Fonds continue de fonctionner comme une chambre d’enregistrement de standards importés, sans investir dans le renforcement des capacités locales ni dans la formation à l’écriture de projets, la question ne sera plus de savoir s’il mérite sa place – mais s’il est, tout simplement, conçu pour les chercheurs qu’il prétend servir.

Le véritable test surviendra à l’automne 2026, lorsque les premiers projets seront sélectionnés. Seront-ils majoritairement portés par des chercheurs en diaspora ou par des équipes basées en Haïti ? La réponse dira si le Fonds est une vitrine ou un véritable levier de développement scientifique.

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