Port-au-Prince, 12 mars 2026 – 350 000. C’est le nombre d’Haïtiens qui, aujourd’hui encore, vivent dans l’angoisse. Ils sont enseignants, chauffeurs de taxi, aides-soignants. Ils ont construit leur vie en Amérique, payent leurs impôts, élèvent leurs enfants. Et pourtant, l’administration Trump veut les renvoyer chez eux.

Le prétexte ? Le TPS (Temporary Protected Status) serait “temporaire”. Il n’aurait jamais dû durer. Dans une note de novembre 2025, l’ancienne secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, affirmait qu’il n’existait “aucune condition extraordinaire et temporaire” empêchant le retour des Haïtiens .

Mais il suffit d’ouvrir les yeux – ou de lire les rapports du département d’État américain – pour mesurer l’absurdité de cette affirmation. Le même gouvernement qui qualifie Haïti de pays à éviter “en raison des enlèvements, de la criminalité, de l’activité terroriste, des troubles civils et du système de santé défaillant” ose soutenir que ces 350 000 personnes peuvent y retourner sans danger .

LA JUSTICE RAPPELLE L’ÉVIDENCE… MAIS TRUMP S’ENTÊTE

Le 6 mars 2026, la cour d’appel du circuit de Washington a rendu une décision historique. Par 2 voix contre 1, elle a confirmé la suspension de la décision de l’administration Trump, empêchant pour l’instant l’expulsion des Haïtiens . Les juges Florence Pan et Brad Garcia, nommés par Joe Biden, ont écrit noir sur blanc que renvoyer des Haïtiens chez eux les exposerait à “la violence dans un contexte d’effondrement de l’État de droit et sans accès à des soins vitaux” .

Plus grave encore : la juge Ana Reyes, dans sa décision de février, avait estimé que la décision de Kristi Noem était probablement motivée par une “animosité raciale” . Elle rappelait que Noem avait qualifié les immigrants de “tueurs, de sangsues et d’accros aux aides sociales” – des mots qui, selon elle, n’ont pas leur place dans une décision administrative censée appliquer la loi de manière objective .

Mais l’administration Trump ne désarme pas. Le 11 mars, elle a saisi la Cour suprême, exigeant l’annulation de cette protection et l’expulsion de plus de 350 000 personnes .

HAÏTI, CE PAYS QUE L’AMÉRIQUE A CONTRIBUÉ À DÉTRUIRE

C’est là que la question devient insoutenable. Car les États-Unis ne sont pas des spectateurs innocents du chaos haïtien. De près ou de loin, leur responsabilité est engagée.

Historiquement, rappelons-nous. Les États-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934, une occupation qui a laissé des traces profondes dans la psyché nationale et dans les structures politiques. Plus tard, Washington a soutenu des régimes autoritaires, dont la dictature des Duvalier, au nom de la stabilité et de la lutte contre le communisme. Les conséquences de ces choix se paient encore aujourd’hui.

Plus récemment, l’influence américaine s’est exercée à travers des politiques économiques imposées par le FMI et la Banque mondiale – des institutions où les États-Unis pèsent de tout leur poids. L’ouverture brutale du marché haïtien au riz américain subventionné dans les années 1990 a ruiné des milliers de paysans haïtiens, précipitant l’exode rural et l’effondrement de la production agricole locale.

Enfin, le trafic d’armes en provenance des États-Unis alimente directement la violence des gangs. Combien d’armes saisies en Haïti portent la mention “Made in USA” ? Combien de munitions, vendues sans aucun contrôle, finissent entre les mains de criminels qui terrorisent la population ?

1,4 million de déplacés internes, 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë, un système de santé exsangue, des gangs qui contrôlent 90 % de Port-au-Prince . Voilà la réalité d’Haïti aujourd’hui. Une réalité que Washington connaît parfaitement.

ALORS, POURQUOI CETTE OBSESSION ?

Pourquoi vouloir renvoyer 350 000 personnes dans ce chaos, contre l’avis des juges, contre l’évidence des faits, contre l’humanité la plus élémentaire ?

Raison n°1 : l’idéologie anti-immigrés. Donald Trump a bâti sa campagne sur la promesse d’expulsions massives. Les Haïtiens ne sont qu’une variable dans cette équation électorale. Après les Vénézuéliens (dont la protection a été annulée en octobre 2025) et les Syriens (dont le sort est pendant devant la Cour suprême), c’est au tour des Haïtiens . L’administration a même osé comparer les cas devant la Cour suprême, les qualifiant de “jumeaux identiques” pour exiger le même traitement .

Raison n°2 : le mépris postcolonial. Derrière les considérations juridiques, il y a une conviction profonde, rarement exprimée mais toujours agissante : la vie d’un Haïtien pèse moins lourd que celle d’un Européen. L’argument des juges selon lequel Haïti est un pays dangereux est balayé d’un revers de main. Comme si, de toute façon, rentrer en Haïti n’était pas si terrible. Comme si 5,7 millions de personnes affamées, c’était juste un chiffre.

Raison n°3 : la dissonance cognitive. Reconnaître que les Haïtiens ne peuvent pas rentrer chez eux, c’est aussi reconnaître l’échec des politiques américaines en Haïti. C’est admettre que des décennies d’ingérence, de soutien à des régimes corrompus et de politiques économiques prédatrices ont abouti à une catastrophe humanitaire. Il est plus simple d’accuser les migrants que de regarder son propre reflet dans le miroir.

QUE DIT LA JUSTICE ? L’ÉTAT DES LIEUX AU 12 MARS 2026

Élément Situation actuelle
Décision de fond La cour d’appel a validé la suspension de l’expulsion le 6 mars 2026

Recours de l’administration Dépôt d’un recours d’urgence devant la Cour suprême le 11 mars 2026
Arguments de l’État “Les juges bloquent les initiatives politiques de l’exécutif et nuisent à l’intérêt national”

Arguments des opposants Renvoyer des Haïtiens les exposerait à la violence et à l’absence de soins
Décision attendue Incertaine, mais la Cour suprême a déjà donné raison à Trump pour les Vénézuéliens

Ce qui se joue devant la Cour suprême des États-Unis n’est pas qu’une bataille juridique. C’est un test de cohérence, d’humanité et de responsabilité.

Les juges Florence Pan et Brad Garcia ont eu des mots justes : renvoyer des Haïtiens en Haïti, c’est les envoyer à la mort, ou du moins dans l’enfer d’un pays dévasté .

Et si les États-Unis, qui ont tant contribué à cet enfer, refusent d’en assumer les conséquences, alors au moins qu’ils aient la décence de ne pas aggraver la tragédie en expulsant 350 000 personnes.

350 000 vies. 350 000 histoires. 350 000 êtres humains qui, pour la plupart, n’ont connu qu’Haïti en crise et l’Amérique comme terre d’accueil. Les renvoyer aujourd’hui, c’est leur dire que leur pays n’en veut pas et que leur pays d’adoption ne les veut plus non plus.

C’est cela, la véritable tragédie haïtienne : être un peuple dont personne ne veut, même pas ceux qui ont contribué à le détruire.

La Cour suprême décidera. Mais l’histoire, elle, jugera.

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