La nomination de Gary O’Neil au poste d’entraîneur du Racing Club de Strasbourg, annoncée ce lundi, aurait dû être une formalité. Un technicien expérimenté de Premier League, libre depuis son départ de Wolverhampton, reprend les rênes d’un club historique. Pourtant, en Alsace, l’atmosphère est loin de la célébration. L’arrivée de l’Anglais est en réalité le dernier épisode d’une saga qui questionne profondément l’âme du football moderne : jusqu’où peut aller la logique de « multipropriété » ?

O’Neil, 41 ans, n’est pas un inconnu. Il a dirigé 88 matches en Premier League avec Bournemouth puis Wolverhampton, avant d’être remercié en décembre 2024 après une série de mauvais résultats. « C’est un entraîneur exigeant et reconnu, avec une approche moderne du football », a salué le président Marc Keller. Un discours officiel qui contraste avec le sentiment d’une grande partie de la Meinau.

Le « Rosenior case » : le catalyseur d’une colère latente

Car O’Neil ne remplace pas n’importe qui. Il succède à Liam Rosenior, parti en cours de saison pour Chelsea, après seulement un an et demi en poste. Ce départ précipité a agi comme un électrochoc. Pour les supporters, il a confirmé leurs pires craintes : Strasbourg n’est plus un club souverain, mais un maillon dans la chaîne du fonds BlueCo, propriétaire également des Blues.

« Pourquoi se priver d’appliquer aux entraîneurs ce qui marche pour les joueurs dans ce modèle très discutable ? », s’interrogent aujourd’hui les observateurs. La stratégie de BlueCo – faire circuler des joueurs, et désormais des staffs, entre ses entités pour optimiser leur développement et leur valeur – est appliquée sans filtre. Rosenior, prometteur, est « monté » à Chelsea. O’Neil, expérimenté mais disponible, est « affecté » à Strasbourg pour stabiliser la situation. Le club alsacien est traité comme une filiale.

Un contexte explosif pour le nouvel entraîneur

La mission de Gary O’Neil est donc double, et la partie sportive n’en est peut-être pas la plus ardue. Sur le terrain, il devra redresser une équipe en manque de repères. Mais hors du terrain, il devra composer avec une défiance croissante envers ses propres employeurs.

Les slogans contre BlueCo et la multipropriété ont fleuri dans le virage sud. La passion, autrefois canalisée vers l’adversaire, se tourne désormais vers les propriétaires du club. Chaque décision – un transfert, une communication – est soupçonnée de servir les intérêts du réseau avant ceux du Racing. Dans ce climat, le nouveau manager devra faire preuve d’une habileté politique hors norme pour se rallier le public, alors même qu’il incarne, malgré lui, le système contesté.

Un test pour l’avenir du modèle

L’épisode O’Neil-Rosenior constitue un test crucial pour le modèle de la multipropriété, de plus en plus répandu dans le football européen. Jusqu’où les supporters accepteront-ils de voir l’identité et la stabilité de leur club sacrifiées sur l’autel de la logique financière et de la mutualisation des ressources ?

Si Gary O’Neil réussit sportivement, BlueCo pourra arguer que le système fonctionne. Mais si la contestation grandit malgré les résultats, ou si l’équipe peine, la pression pourrait devenir insoutenable. À Strasbourg, au-delà du destin d’un entraîneur, c’est peut-être la légitimité même d’un nouveau modèle de propriété du football qui se joue. La Meinau, historiquement chaudière du football français, est devenue le laboratoire d’une contestation inédite.

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