Dans son livre et une interview exclusive qu’il a donnée à Mode Info 24, Jean Lecaine Joseph accuse une alliance à trois d’avoir manigancé un « crime à peu près parfait » contre l’état haïtien.
PORT-AU-PRINCE – Dans un pays sans cesse en crise, où la vérité est souvent la première à trinquer, un livre ose enfin dire les choses clairement. L’assassinat de Jovenel Moïse, un crime à peu près parfait, écrit par Jean Lecaine Joseph, ne se contente pas de rapporter les faits. Il accuse clairement. Lors d’une interview accordée à Mode Info 24, l’auteur explique sa terrible théorie : la nuit du 7 juillet 2021, ce n’est pas seulement un homme qui est mort, mais carrément la présidence, dans un acte qui voulait « couper la tête » de l’état haïtien.
« Quand je dis qu’un symbole a disparu, je parle de LA PRÉSIDENCE », répète Jean Lecaine Joseph, en insistant bien sur chaque mot. Pour lui, le but était clair : créer un vide total du pouvoir, un vrai bazar où seules des forces cachées pouvaient tirer leur épingle du jeu.
Sur le billard : un « crime à peu près parfait »
Comment un crime aussi énorme a-t-il pu se dérouler avec une telle précision ? Joseph pense que trois éléments ont permis ce crime « presque parfait ».
D’abord, une trahison de l’intérieur. La facilité avec laquelle les tueurs sont entrés dans la résidence présidentielle, sans grande résistance, montre qu’il y a eu une faute grave. « Des étrangers, avec des Haïtiens, ont débarqué chez le président sans souci », rappelle l’auteur, ce qui soulève la question d’une aide venant de l’intérieur, de ceux qui étaient censés protéger le chef de l’État.
Ensuite, le réseau de profiteurs. Joseph n’hésite pas à les nommer : « Les riches, les politiciens sans pouvoir réel et les criminels. » Pour lui, ce trio a trouvé dans le chaos après l’assassinat un moyen simple de se faire une place, en profitant d’un état faible et d’une justice nulle.
Enfin, et c’est peut-être le pire, l’impunité totale. Le crime est « presque parfait » pas tant dans sa réalisation, mais dans ce qui s’est passé après. « Jusqu’à maintenant, on a du mal à dire la vérité », regrette-t-il, en parlant de l’enquête pleine de zones d’ombre où des suspects importants semblent disparaître. « Qui sait si [les accusés] sont en prison ou pas ? » Cette impunité, voulue apparemment, est la preuve d’un système qui se protège lui-même.
« Comprendre ce crime, c’est déjà commencer la révolution »
Le livre de Jean Lecaine Joseph est plus qu’une simple enquête. C’est un message écrit, dit-il, « pour ceux qui disent non à la peur, à la manipulation et au silence ». Il écrit avec passion, avec un but : réveiller les consciences.
« Comprendre ce crime, c’est déjà commencer la révolution dont Haïti a besoin », dit une phrase importante du livre. Mais cette révolution, il la veut surtout au niveau des institutions. Pour lui, il faut avant tout établir une vraie démocratie, ce qui semble impossible en Haïti aujourd’hui.
« Ce que le peuple doit exiger en premier, c’est un pouvoir légitime », insiste Joseph. Il demande « un pouvoir issu d’élections honnêtes, libres et claires, et un état capable de faire respecter l’ordre, la sécurité et la loi ». Il est clair : « San lejitimite ak otorite, pa gen stabilite, pa gen devlopman, pa gen sòti nan kriz la. » (Sans pouvoir légitime, pas de stabilité, pas de progrès, pas de fin de crise.)
Une voix haïtienne dans le brouillard
Alors que les médias du monde entier parlent surtout des problèmes d’Haïti – la violence des gangs, la crise humanitaire –, Jean Lecaine Joseph replace le débat à la base : l’échec total du système politique. Il rejoint le point de vue d’experts qui pensent qu’Haïti est un « état fantôme », où l’indépendance n’est qu’un mot.
En publiant lui-même son livre, Joseph évite les circuits habituels et donne un point de vue essentiel, venant de l’intérieur. Son livre est important pour comprendre non seulement comment Jovenel Moïse est mort, mais pourquoi sa mort a plongé le pays dans une crise encore plus grave, et qui profite de cette situation.
Sa théorie est pleine d’accusations, son appel est exigeant. Il faut voir la tragédie haïtienne non comme une fatalité, mais comme le résultat d’un système politique corrompu. Mode Info 24 publie cette interview pour aider à ouvrir le débat, pour faire la lumière, et pour que la voix haïtienne, avec toute sa complexité, soit enfin entendue.