Port-au-Prince, 1er avril 2026 – Il y a des décisions judiciaires qui, même rendues dans le respect apparent des formes, laissent un goût amer. L’arrêt de la cour d’appel de Port-au-Prince du 11 mars 2026, qui blanchit les anciens sénateurs Youri Latortue et Joseph Lambert dans une affaire de corruption instruite par l’ULCC, est de celles-là. Non pas parce que les juges auraient outrepassé leurs prérogatives, mais parce que le timing, le contexte et le contraste avec les sanctions internationales interrogent au plus haut point.
Comment, en effet, deux hommes toujours sous le coup de gels d’avoirs et d’interdictions de voyager aux États-Unis et au Canada peuvent-ils être lavés de tout soupçon par la justice de leur propre pays ?
DEUX JUSTICES, DEUX MESURES
Le contraste est saisissant. D’un côté, une justice internationale qui, faute de pouvoir juger, sanctionne. Les États-Unis et le Canada ont gelé les avoirs de Latortue et Lambert dès 2022, leur interdisant de voyager sur leur territoire, au motif de corruption avérée et de soutien présumé aux gangs. Leurs dossiers, disait le chargé d’affaires américain Eric Stromayer, étaient « très complets ».
De l’autre, une justice haïtienne qui, malgré des rapports accablants de l’ULCC, malgré le travail du juge d’instruction Marthel Jean Claude, finit par relaxer. Le motif ? Des vices de forme, des qualifications juridiques jugées inadaptées, des arguments de procédure qui prennent soudainement le pas sur le fond.
On connaît la chanson. Depuis sa création en 2004, l’ULCC a transmis 94 rapports aux tribunaux. Seulement deux condamnations ont été obtenues. L’affaire Latortue-Lambert n’est pas une exception, elle est la règle.
POURQUOI MAINTENANT ?
Cette décision tombe à un moment hautement symbolique. Les élections générales de 2026 approchent. Les deux anciens sénateurs, même s’ils ne sont pas formellement candidats, restent des figures influentes du paysage politique haïtien. Leur remise en liberté judiciaire, à l’approche d’une échéance électorale majeure, ne peut être anodine.
Alors, comment ont-ils échappé aux poursuites ? Le calendrier judiciaire a-t-il simplement suivi son cours, ou bien y a-t-il eu, consciente ou non, une volonté de neutraliser des dossiers qui auraient pu peser sur la campagne ?
Les Haïtiens, eux, se posent la question. Et ils n’ont pas tort.
LA CORRUPTION, CE POISON QUI TUE LE PAYS
Pendant que la justice hésite, le pays, lui, souffre. La corruption n’est pas un péché véniel. Elle détourne des milliards de gourdes qui devraient aller aux hôpitaux, aux écoles, aux routes. Elle nourrit l’insécurité, car elle permet aux gangs de se financer. Elle ruine la confiance des citoyens dans leurs institutions.
Chaque fois qu’un dossier de corruption est classé sans suite, c’est un signal envoyé aux élites : vous pouvez voler, vous ne serez jamais inquiétés. Chaque fois que la justice recule, c’est un encouragement à la prédation.
Les Haïtiens ne s’y trompent pas. Sur les réseaux sociaux, la colère gronde. « L’international sanctionne, Haïti blanchit » , peut-on lire. « Le pays est aux mains de ces malfrats » , écrit un autre.
UN PARADOXE QUI DÉPASSE LATORTUE ET LAMBERT
Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il est le symptôme d’un mal plus profond : l’incapacité chronique de la justice haïtienne à juger les puissants. Faute de volonté politique, faute de moyens, faute d’indépendance réelle des magistrats, les dossiers s’enlisent. Les enquêtes de l’ULCC, aussi solides soient-elles, finissent trop souvent dans les oubliettes.
Pendant ce temps, les partenaires internationaux – États-Unis, Canada, Union européenne – prennent le relais. Ils sanctionnent ce que le pays lui-même ne peut ou ne veut juger. Et les Haïtiens regardent, impuissants, ce jeu de dupes qui se joue au-dessus de leur tête.
ET MAINTENANT ?
Les anciens sénateurs Latortue et Lambert sont libres. Les sanctions internationales, elles, pèsent toujours. Ce décalage entre justice nationale et justice internationale dit quelque chose de l’état de notre pays.
En attendant, Haïti s’apprête à voter. Les électeurs devront choisir entre des candidats parfois issus des mêmes réseaux que ceux que l’international sanctionne. Les promesses de changement, de rupture avec le passé, risquent de se heurter à une réalité brutale : ceux qui ont pillé le pays sont encore là, et la justice, une fois de plus, leur a tendu les bras.
La question n’est pas de savoir si la cour d’appel a juridiquement raison. C’est de savoir pourquoi, en Haïti, les dossiers de corruption aboutissent si rarement. Pourquoi, pendant que le monde sanctionne, le pays blanchit.
Comment Latortue et Lambert ont-ils échappé aux poursuites ? La réponse, les Haïtiens la connaissent. Parce que rien, décidément, n’a fondamentalement changé.