Port-au-Prince, 12 mars 2026 – Pendant que le ministre de l’Éducation nationale, Dr Vijonet Déméro, réunissait ses directeurs techniques à l’Inspection générale pour un atelier de travail « stratégique », une autre Haïti, celle des oubliés, continuait de survivre dans l’indifférence quasi générale.

L’initiative est louable, il faut le reconnaître. Harmoniser les actions, renforcer la coordination interne, mobiliser les cadres autour d’une vision commune… Les mots sont beaux, les intentions paraissent nobles. Mais la question qui taraude des milliers de parents haïtiens est bien plus terre à terre : tout ce beau monde, réuni dans une salle climatisée, va-t-il enfin changer quelque chose à notre quotidien ?

LES QUARTIERS ABANDONNÉS, CES TERRITOIRES SANS ÉTAT

Parlons des quartiers abandonnés d’abord. De Cité Soleil à Village de Dieu, de Martissant à Canaan, des millions d’enfants grandissent sans école, ou dans des écoles de fortune, sans toit, sans tables, sans enseignants qualifiés. Des territoires entiers où l’État est absent, où l’insécurité dicte sa loi, où l’éducation est devenue un luxe inaccessible.

Le ministre a-t-il seulement visité ces zones ? A-t-il vu ces enfants qui, au lieu d’apprendre à lire et à écrire, apprennent à survivre, à esquiver les balles, à échapper aux gangs ? Une réunion stratégique, aussi bien intentionnée soit-elle, ne remplacera jamais une présence effective de l’État sur ces territoires.

LES ENFANTS DE LA RUE, CES INVISIBLES

Et les enfants de la rue ? Ceux qui dorment sur les trottoirs, qui fouillent les poubelles pour manger, qui n’ont jamais connu ni école ni famille stable. Que va leur proposer le ministère ?

Des programmes spéciaux ? Des centres d’accueil ? Des écoles de rue ? Rien n’a filtré de cet atelier stratégique sur le sort de ces milliers d’enfants pour qui le droit à l’éducation est un concept abstrait, une promesse jamais tenue.

Pendant ce temps, les parents qui travaillent – quand ils travaillent – doivent choisir entre nourrir leurs enfants et les envoyer à l’école. L’instabilité chronique du pays a fait de l’éducation un luxe, pas un droit. Et le ministère, dans tout ça, continue de produire des rapports, d’organiser des réunions, de peaufiner des stratégies.

LES PARENTS ÉPUISÉS, L’ÉCOLE IMPOSSIBLE

Parlons des parents. Des mères qui vendent sur les marchés du matin au soir pour gagner de quoi survivre. Des pères partis travailler à l’étranger, laissant leurs enfants à la charge de grands-mères épuisées. Des familles entières déplacées par la violence, vivant dans des abris de fortune.

Pour eux, l’école est devenue un rêve inaccessible. Les frais de scolarité, les uniformes, les livres, les transports. Autant d’obstaires insurmontables quand on se bat chaque jour pour trouver de quoi manger.

Le ministère a-t-il seulement évoqué ces réalités lors de cet atelier ? A-t-il proposé des solutions concrètes pour alléger le fardeau des parents les plus pauvres ? Des cantines scolaires gratuites ? Des distributions de kits scolaires ? Un transport subventionné ? Rien n’a filtré.

UNE ÉCOLE POUR TOUS, OU DES ÉCOLES À PLUSIEURS VITESSES ?

Mais au fond, la question la plus fondamentale est peut-être celle-ci : quelle école voulons-nous pour Haïti ?

Depuis des décennies, notre pays fonctionne avec un système éducatif à plusieurs vitesses :

– Les écoles privées chères pour ceux qui peuvent payer
– Les écoles congréganistes pour ceux qui ont de la chance
– Les écoles publiques, souvent délabrées, pour ceux qui n’ont pas d’autre choix
– Et, pour les plus pauvres, pas d’école du tout

Le ministre va-t-il oser une réforme profonde ? Va-t-il proposer une école unique, laïque, gratuite et obligatoire pour tous les enfants haïtiens, comme l’avaient rêvé les pionniers de l’indépendance ? Ou va-t-il simplement perpétuer le système actuel, où l’éducation est un privilège réservé à ceux qui en ont les moyens ?

Construire une seule école, une école pour tous, serait un acte révolutionnaire. Cela supposerait de repenser entièrement notre système éducatif, de former massivement des enseignants, de construire des infrastructures dans tout le pays, de subventionner les familles les plus pauvres. C’est un chantier colossal, mais c’est le seul à la hauteur des défis du pays.

LES QUESTIONS QUE LE MINISTRE DOIT ENTENDRE

Alors, Dr Vijonet Déméro, permettez-nous de poser quelques questions, au nom de ces milliers d’enfants qui n’ont pas de voix :

1. Les quartiers abandonnés – Quelles actions concrètes pour amener l’école dans les zones les plus reculées et les plus dangereuses du pays ?
2. Les enfants de la rue – Quel programme spécifique pour sortir ces enfants de la rue et leur offrir une éducation adaptée ?
3. Les parents démunis – Quelles mesures pour alléger le fardeau financier des familles et rendre l’école vraiment accessible à tous ?
4. Le système éducatif – Quelle vision pour l’avenir : une école unique pour tous, ou la perpétuation d’un système à plusieurs vitesses ?
5. La coordination – Comment ces « réflexions stratégiques » vont-elles se traduire dans les faits, et pas seulement dans des rapports ?

Les réunions stratégiques, les ateliers de coordination, les harmonisations des actions sont nécessaires. Personne ne le conteste. Mais elles ne doivent pas devenir une fin en soi, un alibi pour masquer l’absence de résultats concrets sur le terrain.

L’éducation en Haïti est à l’image du pays : fragmentée, inégalitaire, abandonnée à elle-même. Pendant que les cadres se réunissent, des enfants grandissent sans alphabet, sans chiffres, sans avenir. Pendant que les stratégies s’élaborent, des parents désespérés voient leurs rêves s’éloigner un peu plus chaque jour.

Le ministre Déméro a une responsabilité historique. Il peut choisir de poursuivre dans la routine administrative, en produisant des rapports que personne ne lira. Ou il peut décider d’être le ministre de la rupture, celui qui aura enfin posé les bases d’une école haïtienne digne de ce nom – une école pour tous, gratuite, obligatoire, émancipatrice.

L’atelier du 11 mars était une réunion de plus. Le prochain geste du ministre doit être un acte.

Les enfants des quartiers abandonnés attendent. Ils ont déjà trop attendu.

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