À Anvers, le président français a réaffirmé qu’un emprunt commun était la « seule manière » de rivaliser avec Washington et Pékin. Mais Berlin refuse tout nouveau mécanisme et le projet d’avion de combat franco-allemand tangue. Paris envisage désormais d’avancer sans les 27.
ANVERS/BRUXELLES – La mélodie est connue, mais l’urgence, elle, change de tempo. Emmanuel Macron a remis le couvert, ce mercredi 11 février 2026, lors du Sommet européen de l’Industrie organisé à Anvers. Devant un parterre de chefs d’entreprise et de dirigeants politiques, le président français a réitéré sa conviction : pour peser face aux géants américain et chinois, l’Europe doit s’endetter ensemble. Et vite .
« Si nous voulons investir suffisamment dans la défense et la sécurité spatiales, les technologies propres, l’intelligence artificielle et le quantique, transformer notre productivité et notre compétitivité, la seule solution est de recourir à l’émission d’une dette commune » , a-t-il lancé.
Une déclaration qui n’a rien d’anecdotique. Elle intervient à la veille d’un pré-sommet informel réunissant les 27 chefs d’État et de gouvernement à Alden-Biesen, en Belgique, consacré à la compétitivité européenne . Et elle cristallise, une fois de plus, les lignes de fracture qui traversent l’Union.
LE GRAND ÉCART FRANCO-ALLEMAND
Derrière l’appel solennel de Macron se joue un bras de fer avec Berlin. Le gouvernement de Friedrich Merz a opposé une fin de non-recevoir à l’idée d’un nouvel emprunt commun.
« Cela distrait de ce qui compte vraiment, à savoir notre problème de productivité » , a confié un haut fonctionnaire allemand à Politico, sous couvert d’anonymat .
Officiellement, Berlin ne ferme pas totalement la porte à des investissements supplémentaires, mais insiste pour qu’ils soient inscrits dans le cadre du prochain budget pluriannuel (2028-2034) et non financés par un endettement mutualisé ad hoc. Une position qui oppose deux visions :
– Paris : intervention publique, protectionnisme stratégique (« Buy European Act »), emprunt commun.
– Berlin : libéralisme économique, réduction de la bureaucratie, accords de libre-échange .
« Le marché natif pour nos entreprises ne peut pas être vingt-sept marchés différents, mais 450 millions de personnes » , a plaidé Macron, appelant à l’unification des marchés de capitaux et à la création d’un 28e régime juridique transfrontalier .
1 200 MILLIARDS PAR AN : L’ARITHMÉTIQUE IMPOSSIBLE ?
Le chiffre est vertigineux et revient comme une antienne. Dans son entretien au Monde et à six autres journaux européens, Macron a cité les travaux de Mario Draghi : pour rester dans la course, l’UE doit investir 1 200 milliards d’euros par an dans les secteurs stratégiques .
« Si nous n’agissons pas dans les trois à cinq ans, nous serons totalement éjectés de ces filières » , avertit le président français .
Face à ce mur d’investissement, les budgets nationaux seuls ne suffisent pas. D’où le retour des euro-obligations, ces « eurobonds d’avenir » que Paris appelle de ses vœux depuis des années. Une idée que le camp des « frugaux » (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Danemark) continue de juger toxique, d’autant que le plan de relance post-Covid de 577 milliards d’euros est encore loin d’être remboursé .
LE CASUS BELLI DU SCAF
Les tensions ne se limitent pas au champ économique. Le projet d’avion de combat du futur (SCAF) , vitrine de l’Europe de la défense, est lui aussi au bord de l’implosion.
Selon plusieurs sources concordantes, le gouvernement allemand évalue désormais un « plan B » , qui pourrait passer par un rapprochement avec le programme concurrent GCAP (Royaume-Uni, Italie, Japon) .
Paris et Berlin s’écharpent sur la répartition industrielle : Dassault (France) veut préserver son leadership technique ; Airbus (Allemagne) exige une parité stricte. Résultat : la « phase 2 » du programme est renvoyée aux calendes grecques, et le chancelier Merz ne fait plus mystère de ses doutes.
« Aucune indication de la part allemande ne me laisse penser que le projet est en péril » , a toutefois assuré Macron, refusant d’entériner l’échec . Un optimisme que peu de commentateurs partagent.
L’OPTION DU CONTOURNEMENT : LES COOPÉRATIONS RENFORCÉES
Face au blocage, l’exécutif français agite un levier de dernier recours : si les 27 ne parviennent pas à s’entendre, Paris est prêt à avancer avec un noyau dur de pays volontaires via le mécanisme des « coopérations renforcées » .
« Si dans six mois nous n’avons pas pris de décisions fortes et que nous sommes encore dans le temps de la discussion, alors il faudra poursuivre cette voie » , a glissé Macron.
Une menace à peine voilée. Elle reflète l’impatience d’un président français qui voit l’Europe décrocher industriellement face à une Chine offensant et des États-Unis qui, sous Donald Trump, assument un protectionnisme décomplexé.
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a esquissé une position médiane : elle appelle à « abattre les barrières » du marché unique et propose que certains États avancent plus vite, y compris sur la préférence européenne .
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⚖️ EN DÉFINITIVE
La bataille de la dette commune ne fait que commencer. Emmanuel Macron a réussi à imposer le sujet dans l’agenda européen, au point de contraindre Berlin à sortir du bois. Mais l’opposition allemande reste intacte, structurée et argumentée.
Le sommet d’Alden-Biesen, ce jeudi 12 février, ne débouchera sur aucune décision formelle. Il servira à tester les lignes de force avant le Conseil européen de mars, qui devra, lui, produire des conclusions opérationnelles.
D’ici là, l’Élysée continuera de marteler son message. Et de chercher des alliés. Car sans endettement commun, prévient Macron, « l’Europe ne sera plus une puissance. Elle redeviendra un marché, ouvert aux quatre vents – et donc balayée » .
La question n’est plus de savoir si l’UE a besoin d’investir. Elle est de savoir qui paiera. Et cette question-là divise l’Europe depuis sa naissance.